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Récit d'un souvenir d'enfance douloureux initiateur de vocation
08 févr. 2022
Temps de lecture : 6min

« Tout le monde sait qu’en cas d’insomnie, il suffit d’additionner mouton après mouton pour s’endormir. Mais combien de personnes savent que, pour rester éveillé, il suffit de soustraire les moutons ? »
Les Marx Brothers

 

C’était l’été dans la ville rouge, Marrakech, à la villa Hedja, où vivaient les parents de ma mère. Un été en cicatrice, comme une blessure d’enfance. Je ne sais pas trop pourquoi ce souvenir s’est imposé à moi, à travers toutes ces années, ni pourquoi il m’est resté aussi fidèle et sensible ; ni même pourquoi il me revient encore aujourd’hui.

J’avais un mouton et deux pigeons. Rien qu’à moi. Du haut de mes 2 ou 3 ans, je me les étais appropriés, d’office. Je me levais matin pour les nourrir, le mouton dans l’enclos et les pigeons dans leur cage. Je lavais même l’ovin à grande eau tous les jours, et j’allais lui chercher de l’herbe fraîche dans le champ plus loin. Les pigeons craignaient la douche matinale, je ne la leur ai pas infligée souvent.

Pendant dix ou quinze jours, ils ont occupé mon temps et mes pensées. Nous nous approchions du départ, retour vers Rabat où était resté mon père qui travaillait. Il venait nous chercher et nous allions repartir tous ensemble, ma mère, mes sœurs et moi. Bien entendu, il était acquis que je n’emporterais pas le mouton ni les deux pigeons dans le train. Ils resteraient tranquillement là, à m’attendre, aussi désolés que moi de cette séparation et impatients des prochaines vacances pour se retrouver. Je me disais que je pourrais demander à ma grande sœur de leur écrire pour moi. Eh bien, quoi ? Un mouton et un pigeon, ça lit évidemment. Suffit d’écrire gros parce qu’ils ont de petits yeux…

Seulement voilà, les adultes en avaient décidé autrement. Ils avaient décrété, dans leur grande sagesse, que notre retour à Rabat et la fin des vacances devaient être fêtés. Et quoi de mieux qu’un grand méchoui et qu’une pastilla de pigeons pour célébrer cet événement – heureux ?

Au matin du dimanche, je descends l’escalier de la villa ; l’enclos est vide, la cage aussi. Je cherche, je fouille. Rien, nulle part. Je ne sais trop comment je me retrouve devant la porte du grand hangar, pourquoi j’y entre alors que l’endroit est interdit aux enfants : trop de vieilleries entassées, de meubles, d’habits usés, d’outils rouillés. Une corde traverse le hangar, de part en part et, sur la corde, une peau de mouton sèche. Une petite mare rosâtre tache le sol juste en dessous.

Je suis seul. Je regarde cette peau, dans une solitude infinie. Je suis comme ces bébés perdus dans le monde, sans recours, dans la détresse la plus totale, innommable. Je suis un petit garçon de 2 ou 3 ans qui ne peut pas comprendre, qui ne veut pas comprendre, qui vient de perdre ses plus tendres amis du moment.

Ça ne se peut pas. Je suis un petit garçon, je suis sûr que mon mouton vivra indéfiniment et que mes pigeons voleront encore longtemps autour de lui. Je suis le roi de la villa Hedja, je veux mon mouton sur pattes, pas sur un fil, je le veux tout de suite, là, maintenant.

J’ai hurlé. Un incroyable hurlement, paraît-il, un cri terrible. Ils ont tous accouru dans la seconde, persuadés que je m’étais fracturé un bras ou arraché un œil. Ils ont compris tout de suite, eux, en me trouvant debout devant la peau. Vite on m’emportait, on me cajolait, on me racontait tout et n’importe quoi. Mon mouton était triste tout seul, et ils avaient décidé de le ramener dans les prés avec ses petits amis à poil laineux. Mon mouton était malade et il avait fallu, pour qu’il ne souffre pas, lui faire la peau. Enfin, tout et son contraire.

Impossible, mon mouton n’était pas triste ou seul, il m’avait. Il n’était pas malade, je le protégeais.

Et mes pigeons, ils étaient où, mes pigeons ? Ils sont partis, la porte de la cage s’est ouverte. Pfut ! Envolés, les pigeons. Impossible, mes pigeons ne se seraient pas envolés sans me demander la permission.

Ils me mentaient tous, je le savais bien.

J’ai pleuré, des heures. Je crois que le méchoui familial a été raté et que personne n’a touché à la pastilla de pigeons. Du moins, pas tout de suite !

J’en ai voulu à ma mère, qui n’avait pas protégé mes amis les bêtes, qui s’était faite la complice de cette abominable boucherie. Elle faisait partie du club, ma mère, des dévoreurs de mouton joli et de pigeons gentils. Elle était donc capable de tuer ce qui m’était le plus cher ? Elle était une mère, telle qu’un petit enfant peut se la représenter, toute-puissante, capable de tout donner et… de tout reprendre. Une de ces ambi-valences maternelles que les enfants découvrent si vite et qu’ils apprennent à comprendre.

Mais surtout, j’en ai voulu à mon père, qui n’était pas là, qui n’avait rien pu faire. Outre le fait qu’il était resté loin de nous pendant ces vacances, il n’était pas arrivé à temps pour empêcher le massacre de ces innocentes bestioles. On avait tué lâchement, en profitant de son absence. S’il avait été là, à coup sûr, il les aurait arrêtés, il aurait interdit ce crime. Pourquoi n’était-il pas là quand j’avais besoin de lui ? Pourquoi laissait-il ma mère décider seule de la vie et de la mort de mes amis-animaux ? Pourquoi un papa ne sait-il pas tout cela à l’avance, comme un devineur de mauvaises aventures ? Et pourquoi est-ce qu’il n’arrive pas à contrarier de si funestes desseins ?

J’en ai voulu à tous en fait, à mes grands-parents, à mes sœurs, à tous les voisins, à tous les Marrakchis, à la terre entière…

Et puis, enfin, qu’est-ce qu’ils avaient tous à me raconter des sornettes, des histoires sans queue ni tête pour me faire gober la mort de mes bêtes ? Pourquoi mentir aussi maladroitement, me prendre pour un demeuré de 2 ou 3 ans, me traiter aussi naïvement ? J’étais humilié. Pourquoi les adultes doivent-ils abuser de la parole et tromper les enfants ? Par faiblesse, pour ne pas dire le vrai, pour ne pas faire souffrir peut-être, mais aussi parce qu’ils n’arrivent pas à assumer leurs actes. Un mouton, ça finit toujours en méchoui, il suffisait de le dire. Et les pigeons, ça se cuisine aussi. Il suffisait juste de m’avertir, de m’expliquer.

Même à 2 ou 3 ans, j’aurais compris. Pleuré mais compris.

Je suis devenu cet homme, cruel par excellence, qu’on appelle un pédopsychiatre : celui qui apprend aux enfants à perdre une partie d’eux-mêmes, pour mieux se trouver ; celui qui toujours rappelle que la vie est à conquérir.

Cette aventure a laissé un goût amer à ces souvenirs d’enfance, si souvent reconstruits par le temps, mêlant vrai et faux, réel et fiction.

« Avant l’oût, foi d’animal », dit la cigale à la fourmi dans la fable de La Fontaine. J’étais une cigale de 2 ou 3 ans. Nous le sommes tous, à notre heure. J’étais une cigale qui chantait tout l’été. Ma vie ressemblait à un été, pas d’hiver. J’ai appris à cet âge, devant cette relique de bonheur à laine suspendue sur une corde à linge, dans une caverne aux trésors interdits, que toute chose avait une fin, que je n’avais pas l’exclusivité d’un bonheur sans faille et que je devais, pour vivre, faire l’économie de ces plaisirs dionysiaques qui, de chants en danses, bornent l’existence rêvée des enfants d’ici-bas. Pour grandir, participer à ce grand méchoui de la vie, il me fallait hurler, pleurer. Hurler. J’ai pensé au premier cri, celui de la naissance, celui par lequel on entre dans la vie. Pleurer. J’ai pensé à l’éloquence des larmes.

Je n’ai depuis pas cessé de tenter d’accompagner les enfants dans ce si difficile passage de cigale en fourmi. Tenter de les protéger de ce bonheur sans retenue qu’ils croient trouver et ne jamais perdre. Tenter de leur dire, aux enfants de l’été, que l’automne va arriver et l’hiver aussi, que le temps de la toute-puissance toujours s’achève. Tenter de leur annoncer les pluies et les tempêtes : préparer les enfants à des lendemains qui ne chantent pas toujours.

De fait, cette expérience m’a enjoint à être homme de parole. « Ma parole » dit-on ici, « je te donne ma parole », « parole d’honneur », « parole d’homme ». La parole est le propre de l’homme. Et ils étaient tous des menteurs et des roublards. Des traîtres. Des qui parlent pour ne rien dire, ou pour de faux. Des tricheurs. Je les haïssais, ces tueurs d’animaux.

Je les haïssais pour ce manquement impardonnable, cette atteinte à ma toute-puissance, pour m’avoir fait rencontrer la mort si tôt. Pour n’avoir pas tenu cette promesse qu’ils ne m’avaient jamais faite : me protéger des pertes et garantir mon pouvoir sur tout et tous.

Je suis devenu cet homme, cruel par excellence, qu’on appelle un pédopsychiatre : celui qui apprend aux enfants à perdre une partie d’eux-mêmes, pour mieux se trouver ; celui qui toujours rappelle que la vie est à conquérir. Cette cruauté est celle de la vie, qui oblige à manquer et à créer. Pédopsychiatre, est-ce cela ? un rabat-joie dans l’âme, dont l’une des plus fermes fonctions s’énonce ainsi : ramener au réel, instaurer l’écart, la distance, séparer ? Et surtout, surtout, tourner sept cents fois sa langue dans sa bouche quand il parle aux enfants, pour ne pas dire n’importe quoi et tenir sur ce qui est dit. Mais cela, le saviez-vous, fait mentir le dicton, « la parole est d’argent, le silence est d’or ». La reprise et le renversement de ce lieu commun affirment non seulement la possibilité mais la légitimité de ce cruel – mais si merveilleux – métier.

 

Photo de Enrique Hoyos: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/arbres-animaux-mouton-paysage-14437064/

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